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A l'origine, la vigne était une liane d'une vigueur étonnante puisqu'il lui fallait assez d'énergie pour croître jusqu'au sommet des arbres afin d'atteindre la lumière et d'assurer sa survie. C'est beaucoup plus tard que l'homme apparaît sur la planète Il s'intéresse au fruit puisqu'il vit de cueillette et de chasse. Et il s'intéressera évidemment au produit de la fermentation du jus de raisin, tant pour son goût que pour ses effets secondaires : I'ivresse. Dans sa quête incessante de maîtrise de la nature, l'homme plantera les meilleurs cépages (ceux qui donnent le meilleur fruit) en rangs bien serrés, comme dans un jardin potager.
C'est ainsi que la vigne fut domestiquée. Les sols sur lesquels on la plante doivent être pauvres, mais avec une bonne circulation d'eau afin qu'elle aille chercher de quoi se nourrir assez profondément dans la terre, qu'elle en souffre, et qu'elle souffre aussi de stress hydrique en cas de sécheresse. La liane d'origine est systématiquement taillée, écimée, rognée afin qu'elle donne le fruit qui nous intéresse. Tout se passe comme si elle craignait pour sa survie, à force d'être ainsi martyrisée par l'homme, et qu'elle n'avait plus qu'un seul but : assurer sa pérennité en enfantant des petites graines enrobées d'un jus bien sucré, pour s'alimenter, et d'une peau suffisamment solide, pour se protéger.
L'homme a parfaitement assimilé cette logique de la
Nature et l'a exploitée au mieux depuis plus de deux millénaires,
dans le respect des équilibres de la plante. Il a lutté
contre tous les êtres et organismes vivants qui lui portaient
un intérêt concurrentiel : des oiseaux aux araignées
rouges, en passant par toutes les moisissures, et sans oublier
certains insectes comme le phylloxéra. Ce dernier, importé
d'Amérique par mégarde, finira par anéantir
tout le vignoble européen à la fin du siècle
dernier. Il faudra tout replanter avec des porte-greffes américains
résistant à l'insecte ce qui explique que toutes
les racines des vignes
d' Europe sont issues d'Amérique.
C'est immédiatement après la Seconde Guerre mondiale qu'une certaine logique de productivité viendra bouleverser les traditions. Une dizaine d'années de pénurie en temps de guerre, et après, avait profondément modifié les mentalités. L'Europe allait vivre à l'heure américaine, avec ses grands principes d'exploitation intensive et d'économie d'échelle : bref, produire le plus possible à moindre coût. La course aux rendements a rompu les équilibres naturels. Appliquée aux céréales, cette "révolution verte", comme certains spécialistes l'appelleront plus tard, viendra mettre un terme à la famine de l'immédiat après-guerre (les cartes de rationnement alimentaires existaient encore en 1949 !).
Appliquée à l'élevage, on n'aura jamais produit autant de lait et autant de viande à un prix de revient aussi bas. La vigne n'échappera pas non plus à cette course à la productivité et les organismes officiels tels que l'lNRA recommanderont de planter le redoutable porte-greffe S04, qui donne deux fois plus de raisins que les autres. La logique de la productivité extrême suppose deux interventions conjointes : alimenter la plante à profusion sous forme d'azote et autres engrais, surtout, la protéger contre tout nuisible par des traitements chimiques. Mais en pratiquant cette culture intensive, I'homme a détruit les équilibres biologiques de la vie des plantes. On finit par produire de gros légumes sans goût, de beaux fruits insipides, sans oublier quelques dérives dont on commence seulement à constater les effets : la pollution des océans par les produits de traitement charriés par les eaux de pluie avec, pour corollaire, la raréfaction des poissons et la propagation de certaines maladies comme celle de la Vache Folle. Autant de signaux d'alarme qui méritent réflexion.
Le vin étant le seul produit naturel qui soit encore jugé par son goût et pour le plaisir qu'il procure, il est logique que les vignerons soient un peu plus sensibles que les autres exploitants de la terre sur la qualité du fruit car c'est évidemment cette matière qui donnera la qualité du futur vin. Pasteur, le père de tous les oenologues actuels, s'était penché sur les grands mystères du vin qui ne sont d'ailleurs pas tous résolus aujourd'hui. Les années 50, 60 et même 70 furent des années de course au rendement et, dans la grande majorité des cas, la qualité du vin avait pour mesure le degré hecto. Les années 80 virent se développer l'oenologie, la science apportant une aide fondamentale à l'élaboration des bons vins en aidant un peu la nature : engrais, traitements dans les vignes, enzymage, levurage des moûts et vinifications thermorégulées. Les interventions des oenologues permirent de ne plus produire de vins imbuvables : même dans les très mauvaises années, on parvient à élaborer de bons vins. Un vrai miracle. Mais, dans le même temps, les vignes ne cessèrent de recevoir engrais et traitements, si bien que certains ingénieurs agronomes ont constaté une absence totale de vie dans la terre qui alimente la plante, au point de remettre en question la typicité de chaque terroir, I' un des fondements des Appellations d'Origine Contrôlées !
Les interventions de l'homme ont fini par détruire la vie
et créer des déséquilibres biologiques inquiétants.
On constate par ailleurs la recrudescence de certaines maladies
comme la flavescence dorée, qui pourrait tout aussi bien
anéantir le vignoble comme le fit, en son temps, le phylloxéra.
On constate de plus en plus de viroses et autres épidémies
dues aux sélections clonales. On redoute aussi les ravages
de l'eutypiose, contre laquelle il n'existe aucun remède.
C'est dans cette conjoncture qui, sans être désastreuse,
reste très préoccupante, que toute solution de culture
alternative paraît s'imposer en toute logique. Et c'est
dans ce contexte que doit s'inscrire la Bio-Dynamie, non pas comme
la solution miracle, mais comme une alternative, une autre voie,
une réflexion.
Le principe qui guide la Bio- Dynamie est le principe de vie.
Il s'agit de capter toutes les énergies propices et de
faire vivre la partie souterraine de la plante (racines) comme
sa partie aérienne (feuilles, fleurs et fruits). La Terre
prend et la Terre donne en vertu de phénomènes cycliques
incessants. La Terre respire : elle inspire et elle expire. Il
suffit de comprendre tous ces phénomènes pour "se
servir de la Nature pour aider la Nature", comme le dit si
joliment Nicolas Joly. Il paraît évident que, lorsqu'on
aide la plante à se protéger de ses prédateurs
au moyen de traitements chimiques, on l'habitue à une certaine
paresse et on affaiblit ses défenses naturelles. L'un des
exemples les plus probants, découvert très récemment,
concerne la présence de résvératrol (un polyphénol)
produit naturellement par la plante lorsque ses raisins subissent
une attaque de botrytis (pourriture grise). Cette substance anti-oxydante,
qui a pour propriété de piéger les radicaux
libres, aurait, selon les médecins, des propriétés
anti-vieillissement des tissus pour l'homme. Du résvératrol
dans le vin est donc souhaitable pour tous ceux qui ne veulent
pas vieillir prématurément !
La Bio-Dynamie de 1925 à nos jours
Le fondateur de l'agriculture Bio-Dynamie s'appelle Rudolf Steiner,
un Allemand du début du siècle qui a laissé
à sa mort, en 1925, suffisamment décrits pour en
faire des émules. La réflexion sur toutes ces forces
qui donnent des formes à la matière ont fait l'objet
de près d'un siècle d'expériences diverses
dans une logique scientifique, si bien que l'empirisme acquis
des bienfaits de la Bio-Dynamie devient aujourd'hui probant. Il
s'agit donc de faire renaître la vie dans des sols aujourd'hui
gorgés de nitrates, entrazines et autres pesticides, des
sols pollués désormais insensibles à tout
traitement, des plantes elles mêmes polluées et vaccinées
contre certains pesticides car on a même trouvé le
moyen de faire passer le poison dans la sève, donc dans
les raisins : il peut finir dans vos veines sans que vous le sachiez.
Le cas de traitements systémiques obligatoires contre la
flavescence dorée (en mai 1994) est à ce propos
un cas d'école : par hélicoptère, les autorités
de la Protection des Végétaux ont fait traiter 700
hectares avec un pesticides hautement toxique, sans demander l'avis
des vignerons, afin de tuer les sicadelles, des insectes soit
disant porteurs de la maladie. Un drame pour les écologistes
; une maladie contre laquelle il n'existe aucune thérapie,
signe de la fin d'une époque, la fin de la culture intensive
irraisonnée, et sans doute le début d'une autre
philosophie de la culture dans le respect des grands équilibres
de la vie.
Les problèmes que se sont posés une poignée de viticulteurs il y a une vingtaine d'années sont donc des problèmes de fond. L'un des pionniers en France s'appelle Nicolas Joly, propriétaire de la fameuse Coulée de Serrant. Ils sont aujourd'hui quelques centaines à tenter l'expérience de la Bio-Dynamie et leur nombre ne cesse de croître. La culture selon une logique de Bio- Dynamie se développe donc à tel point que même certains grands propriétaires de Châteaux bordelais commencent à s'y convertir : c'est le cas du Château Pétrus à Pomerol, des Châteaux Pavie Macquin à Saint-Emilion et Smith-Haut Lafitte dans les Graves.
Les nouveaux alchimistes vignerons La culture en "agrobionomie" exclut toute intervention de produits chimiques de synthèse et n'accepte que l'apport d'engrais d'origine organique. Les agriculteurs, éleveurs et vignerons qui souhaitent entrer dans le monde "bio" officiel doivent suivre un cahier des charges précis et contrôlé. Tout en respectant les critères de cette agrobionomie, la Bio-Dynamie va plus loin en agissant sur les processus organiques du végétal par aspersion de préparations à base de plantes, de cristal de roche ou de matières animales, soit sur le sol, soit sur les feuilles. Dès le printemps, ces " préparats " agissent comme des catalyseurs sur les forces du monde formateur de matière : les bourgeons, les fleurs et les fruits. On a ainsi constaté une plus grande vigueur de la photosynthèse, source de vie et l'un des moteurs de la diversité des espèces. En revanche, la biologie reste un simple retour aux règles qui régissent la Nature.
Les Bio-Dynamistes utilisent d'ailleurs un calendrier suivant les forces qui agissent sur la matière (comme le soleil, la lune et les planètes). Faire vivre la terre en respectant ses cycles et son environnement, afin que la plante retrouve toute sa vigueur et toutes ses défenses, afin qu'elle réagisse de façon originale par rapport à son environnement : voici le but avoué de la Bio-Dynamie, qui peut même se pratiquer dans un jardin potager (les livres de Maria Thun ou de Xavier Florin sont d'excellents petits ouvrages pour jardiniers débutants dans la Bio-Dynamie). Le phénomène de la dynamisation consiste à faire une solution aqueuse de préparats : on brasse ces préparations, concentrées dans de I'eau tiède selon un mouvement en spirale que l'on inverse brusquement de sens à plusieurs reprises lorsque le tourbillon est bien formé. En une heure de brassage, l'eau a changé de nature. Il suffit alors de la pulvériser sur les sols ou sur les feuilles.
Tout les prédateurs (comme les araignées rouges) peuvent être écartés selon un même principe d'aspersion de cendres de ces mêmes insectes en solution dynamisée. Et ces "recettes de bonne femme" qui s'apparentent au principe du vaccin ou de l'homéopathie fonctionnent merveilleusement comme répulsifs. Adieu, produits chimiques ! Vers une autre façon de penser la viticulture. Si la grande industrie devait baisser les bras, faute de traitements efficaces pour lutter contre tel ou tel fléau de la vigne, il est probable qu'il faudrait alors rechercher une alternative. La Bio-Dynamie propose un autre mode de pensée qui pourrait, peut-être, apporter des solutions. Mais il ne faut pas souhaiter le pire, même s'il paraît injuste que les dégâts causés ne soient jamais compensés par ceux qui en sont responsables : les éventuels préjudices ont un coût qui risque bien d'être supporté par la collectivité, c'est- à-dire vous et moi. Sans savoir ce que l'avenir nous réserve, une constatation s'impose : la Bio-Dynamie, tout comme l'Agro-Biologie, apporte une autre dimension à la culture en général et à la culture de la vigne en particulier. Les vignerons en quête d'une autre vérité s'efforcent d'être en phase avec la nature et vivent plus heureux que les autres.